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Palimpsestes visuels : l'Univers instable de Tomáš Jetela par Frédéric Collinet

Donner un titre à une exposition n’est jamais anodin : il formule une intention tout en orientant la lecture des oeuvres. Figures instables, miroirs du mythe, l’exposition consacrée à l’artiste tchèque Tomáš Jetela à la Vanities Gallery, présentée du 6 mars au 11 avril 2026, s’inscrit précisément dans cette tension.


Portrait de Tomáš Jetela
Portrait de Tomáš Jetela

L’instabilité annoncée ne concerne pas seulement les figures représentées ; elle affecte également le

regard du visiteur, constamment sollicité par la densité iconographique des toiles et par les déformations auxquelles les motifs sont soumis. La seconde partie du titre, miroirs du mythe, éclaire l’un des enjeux majeurs du travail de Jetela : la réactivation d’un vaste répertoire d’images héritées de l’histoire de l’art. Il ne s’agit toutefois pas uniquement de mythologie au sens strict, mais plus largement de ces formes et de ces compositions devenues familières à force d’avoir été reprises, commentées ou reproduites — ces mythes visuels qui continuent de structurer notre mémoire collective.


Approchées de près, ces références apparaissent pourtant brouillées, recomposées ou fusionnées avec d’autres sources. Jetela ne se contente pas de citer l’histoire de l’art : il en déplace les signes, en altère la lisibilité et en fragilise les repères. Ses peintures interrogent ainsi la circulation et la transformation des images dans une culture visuelle saturée.


Et concrètement ?


Drink Up Me Hearties Yo Ho -  Tomáš Jetela
Drink Up Me Hearties Yo Ho - Tomáš Jetela

L’exposition se déploie sur deux niveaux : huit oeuvres au rez-de-chaussée et onze au sous-sol. Dès l’entrée, la toile Drink Up Me Hearties Yo Ho introduit cette logique d’accumulation ionographique. Le regard y circule à la recherche de repères qui émergent progressivement du réseau visuel : une banane scotchée évoque l’oeuvre de Maurizio Cattelan ; une main tenant une plume renvoie au geste créateur par excellence. Les grands voiles rouges rappellent quant à eux les draperies dramatiques de Caravage — notamment dans Judith décapitant Holopherne — tandis que certaines poses semblent faire écho à la gestuelle pathétique de figures christiques, comme dans La Mise au tombeau. L’exercice devient presque un jeu : le spectateur est invité à traquer ces indices, à multiplier les rapprochements et à poursuivre la recherche de sources à travers l’ensemble des peintures.



Quelques oeuvres qui ont pu influencer Jetela



Ces éléments ne flottent pourtant pas de manière autonome dans la composition. En prenant du recul, une gigantesque figure polymorphe semble peu à peu se révéler et dominer la scène. Le paysage qui l’entoure — rivière, animaux, figures humaines et profondeur spatiale — évoque les paysages idéalisés de Nicolas Poussin. L’attitude des personnages, qui paraissent observer ou fuir cette présence monumentale, rappelle celle des figures dans Orion aveugle cherchant le soleil. La silhouette dominante peut ainsi être interprétée comme une réinvention du géant Orion. Là où Poussin proposait une figure stable et clairement définie, Jetela en livre une version fragmentée.


Le corps du géant se dissout en un assemblage d’objets, de formes organiques et de fragments iconographiques qui envahissent progressivement la composition. La figure mythologique devient ainsi une masse hybride qui perturbe l’équilibre du paysage classique et en brouille la lisibilité.


Chez Jetela, toutefois, l’image demeure fondamentalement équivoque. Face à cette accumulation de références, le spectateur peut légitimement s’interroger : ces rapprochements relèvent-ils d’une véritable intention de l’artiste, ou bien sont-ils en partie le produit de notre propre regard, façonné par l’histoire de l’art occidental ? La question reste ouverte — et c’est peut-être précisément dans cette incertitude que réside la force du travail de Jetela.


Du collage au palimpseste


Ce dialogue avec l’histoire de l’art traverse l’ensemble de l’exposition et révèle une connaissance approfondie de ses traditions. Dans Red Penetration, la présence d’une statue antique convoque l’héritage de la sculpture classique, tandis que les carreaux bleus semblent faire écho à l’abstraction rigoureuse de Piet Mondrian. Dans Kiss, la matérialité picturale et la palette chromatique évoquent plutôt la tradition des peintres du Nord, en particulier Pieter Aertsen et son célèbre Étal de viande. Une référence plus discrète affleure également dans la partie supérieure de la composition : deux routes ondulantes semblent se dissoudre dans le paysage, introduisant une touche subtilement surréaliste qui rappelle Salvador Dalí. Bref, l’amateur d’histoire de l’art y trouvera largement matière à se réjouir !


Red Penetration - Tomáš Jetela
Red Penetration - Tomáš Jetela

Cependant, ces références ne sont jamais livrées telles quelles. Elles sont déplacées, recomposées, parfois partiellement dissimulées sous d’autres formes. La peinture de Jetela ne se réduit donc pas à un simple jeu de citations : il ne s’agit pas seulement de reconnaître des images, mais d’observer la manière dont elles se transforment et se superposent. Ses toiles prennent ainsi la forme d’un véritable palimpseste pictural, où différentes strates d’images issues de l’histoire de l’art coexistent sans jamais totalement disparaître.


Kiss - Tomáš Jetela
Kiss - Tomáš Jetela

Ce procédé apparaît particulièrement clairement dans Red Penetration, où se manifeste une interrogation plus large sur la perte de lisibilité symbolique dans une culture visuelle saturée d’images.


Étal de viande avec la Sainte Famille faisant l'aumône durant la Fuite en Égypte - Pieter Aertsen - 1551
Étal de viande avec la Sainte Famille faisant l'aumône durant la Fuite en Égypte - Pieter Aertsen - 1551

Plusieurs motifs associés au registre de la vanité — crâne, nature morte, bougie qui se consume — y affleurent la composition. Leur présence semble réactiver ce thème traditionnel tout en le déplaçant : dans un monde où les images prolifèrent et se recomposent sans cesse, la vanité ne renvoie plus seulement à la brièveté de la vie, mais aussi à la fragilité du sens lui-même. Dans l’espace même de la Vanities Gallery, ces motifs prennent une résonance particulière : difficile de ne pas sourire devant cette coïncidence qui place, pour ainsi dire, la vanité à la bonne adresse.


Motif à risque ?


Revenons à la Banane, dont la présence est loin d’être anodine. Ce motif évoque inévitablement l’oeuvre de Maurizio Cattelan, devenue l’un des symboles les plus commentés des débats récents sur la valeur et le marché de l’art. En réintroduisant ce signe déjà chargé de controverses, Jetela ne se contente pas d’un simple clin d’oeil : il réactive les interrogations qu’il véhicule. L’image invite ainsi à reconsidérer la manière dont les oeuvres acquièrent leur statut et leur valeur. Mais ce geste critique se retourne également contre lui-même : si les mécanismes du marché sont remis en question, la propre oeuvre de l’artiste ne peut échapper à ce même examen. Le geste est audacieux — et c’est peut-être précisément ce type de déplacement critique que recherchent les amateurs d’art contemporain.


Des portraits au sous-sol


Replacée dans une perspective plus large, la peinture de Tomáš Jetela révèle une évolution progressive qui l’éloigne peu à peu du portrait au sens strict. Au début des années 2010, entre 2011 et 2013, son travail se concentre pourtant presque exclusivement sur ce genre. Ces premiers portraits laissent déjà apparaître un processus de transformation des formes : les visages y sont altérés, recomposés, parfois distordus. Cette instabilité formelle annonce les expérimentations plus complexes qui caractérisent aujourd’hui sa pratique.


Cette évolution se perçoit également dans la scénographie de l’exposition. Si certaines toiles présentées au rez-de-chaussée conservent encore une attention marquée pour la figure, c’est surtout au sous-sol de la galerie que cette dimension se déploie pleinement. Onze oeuvres y prolongent et amplifient cette recherche, comme si l’espace inférieur accueillait une version plus libre et plus radicale de la peinture de Jetela.


Black/White Mask - Tomáš Jetela
Black/White Mask - Tomáš Jetela

Dans ces peintures, les références débordent largement le cadre de l’histoire de l’art académique pour s’ouvrir à l’imaginaire populaire. Dans Black/White Mask, certains motifs semblent évoquer les traits de Freddie Highmore : un costume rappelant celui de Charlie dans Charlie and the Chocolate Factory se combine à des oreilles pointues qui pourraient évoquer Arthur dans Arthur and the Invisibles. Cette hybridation produit une figure instable, née du glissement d’une image à une autre. Une telle lecture reste toutefois ouverte, peut-être même subjective, tant la peinture de Jetela cultive l’ambiguïté des références et la multiplicité des interprétations.



Quelques oeuvres qui ont pu influencer Jetela


Ce principe de transformation traverse l’ensemble de son travail. Dans plusieurs oeuvres, l’influence de Francis Bacon se fait sentir, notamment dans l’énergie du coup de pinceau et dans la manière dont la figure semble se déformer sous l’effet de tensions picturales. C’est particulièrement perceptible dans Hunter of the Art of Wit, Player ou Old Photo. L’image paraît alors prise dans un mouvement continu de mutation, où les identités visuelles se recomposent sans cesse.



Hunter of the Art of Wit - Tomáš Jetela
Hunter of the Art of Wit - Tomáš Jetela

Pope Innocent X - Francis Bacon - 1953
Pope Innocent X - Francis Bacon - 1953

Paradoxalement, ces oeuvres restent relativement peu contemplées. Peu de visiteurs semblent s’aventurer jusqu’au sous-sol de la galerie où elles sont présentées. C’est regrettable, car ces toiles, d’une exécution particulièrement maîtrisée, prolongent avec force les recherches formelles déployées dans l’exposition.


* * *




À travers ces figures instables, ces fragments d’images et ces références qui se superposent, la peinture de Tomáš Jetela met en scène un véritable espace de circulation des formes. Entre histoire de l’art, culture visuelle et mémoire collective, ses images ne cessent de se transformer sous le regard du spectateur, remettant constamment en jeu le sens de l’oeuvre autant que les mécanismes de notre perception. Mais face à ces images instables, que voyons-nous réellement : les intentions de l’artiste, ou bien les projections de notre propre mémoire visuelle ? Et jusqu’où notre regard, façonné par l’histoire de l’art autant que par l’imaginaire populaire, participe-t-il lui-même à la fabrication de ces figures ?


Frédéric Collinet

Critique d’art

Paris, mars 2026



Visual Palimpsests: The Unstable Universe of Tomáš Jetela, by Frédéric Collinet


Giving a title to an exhibition is never a trivial matter: it formulates an intention while simultaneously guiding the viewer’s reading of the works. Unstable Figures, Mirrors of Myth, the exhibition devoted to the Czech artist Tomáš Jetela at Vanities Gallery, presented from 6 March to 11 April 2026, unfolds precisely within this tension. The instability announced in the title concerns not only the figures represented; it also affects the viewer’s gaze, constantly engaged by the iconographic density of the canvases and by the distortions to which their motifs are subjected.


The second part of the title, Mirrors of Myth, illuminates one of the central concerns of Jetela’s work: the reactivation of a vast repertoire of images inherited from the history of art. This does not refer solely to mythology in the strict sense, but more broadly to those forms and compositions that have become familiar through repeated citation, commentary, or reproduction — those visual myths that continue to structure our collective memory.


Examined closely, however, these references appear blurred, recomposed, or fused with other sources. Jetela does not merely quote the history of art: he displaces its signs, alters their legibility, and destabilises their points of reference. His paintings thus question the circulation and transformation of images within a visually saturated culture.


But what does this mean in concrete terms?


The exhibition unfolds across two levels: eight works on the ground floor and eleven in the basement. From the outset, the canvas Drink Up Me Hearties Yo Ho introduces this logic of iconographic accumulation. The eye moves across the surface in search of reference points that gradually emerge from the visual network: a taped banana evokes the work of Maurizio Cattelan; a hand holding a quill alludes to the quintessential creative gesture. The large red draperies recall the dramatic fabrics of Caravaggio—notably in Judith Beheading Holofernes—while certain poses seem to echo the pathos-filled gestures of Christological figures, as in The Entombment. The exercise becomes almost a game: the viewer is invited to track these clues, multiply associations, and continue the search for sources throughout the paintings.


Yet these elements do not float independently within the composition. Stepping back, a gigantic polymorphous figure gradually appears to emerge and dominate the scene. The surrounding landscape—river, animals, human figures and spatial depth—evokes the idealised landscapes of Nicolas Poussin. The attitude of the characters, who seem either to observe or flee this monumental presence, recalls the figures in Orion Blind Searching for the Sun. The dominant silhouette may thus be interpreted as a reinvention of the giant Orion. Where Poussin proposed a stable and clearly defined figure, Jetela offers a fragmented version.


The giant’s body dissolves into an assemblage of objects, organic forms and iconographic fragments that gradually invade the composition. The mythological figure thus becomes a hybrid mass that disrupts the balance of the classical landscape and obscures its readability.


In Jetela’s work, however, the image remains fundamentally equivocal. Faced with this accumulation of references, the viewer may legitimately wonder: do these associations stem from the artist’s deliberate intention, or are they partly the product of our own gaze, shaped by the history of Western art? The question remains open—and it may be precisely within this uncertainty that the strength of Jetela’s work resides.


From collage to palimpsest


This dialogue with the history of art runs throughout the exhibition and reveals a profound knowledge of its traditions. In Red Penetration, the presence of an antique statue invokes the legacy of classical sculpture, while the blue squares seem to echo the rigorous abstraction of Piet Mondrian. In Kiss, the pictorial materiality and chromatic palette evoke the tradition of Northern painters, particularly Pieter Aertsen and his celebrated Meat Stall. A more discreet reference also appears in the upper part of the composition: two undulating roads seem to dissolve into the landscape, introducing a subtly surreal touch reminiscent of Salvador Dalí. In short, the enthusiast of art history will find ample cause for delight.


These references, however, are never presented as such. They are displaced, recomposed, and sometimes partially concealed beneath other forms. Jetela’s painting therefore cannot be reduced to a simple play of quotations: the issue is not merely to recognise images, but to observe how they transform and overlap. His canvases thus take on the form of a genuine pictorial palimpsest, in which different strata of images drawn from the history of art coexist without ever entirely disappearing.


This process is particularly evident in Red Penetration, where a broader reflection on the loss of symbolic legibility within a visually saturated culture becomes apparent. Several motifs associated with the tradition of the vanitas—skull, still life, burning candle—surface within the composition. Their presence appears to reactivate this traditional theme while simultaneously shifting its meaning: in a world where images proliferate and constantly recombine, vanitas no longer refers solely to the brevity of life but also to the fragility of meaning itself. Within the very space of the Vanities Gallery, these motifs acquire a particular resonance: it is difficult not to smile at the coincidence that places, so to speak, vanity at the right address.


A risky motif?


Let us return to the banana, whose presence is far from insignificant. The motif inevitably recalls the work of Maurizio Cattelan, which has become one of the most widely discussed symbols in recent debates concerning the value and market of contemporary art. By reintroducing this already controversial sign, Jetela does more than offer a simple visual wink: he reactivates the questions it carries. The image thus invites us to reconsider how works of art acquire their status and value. Yet this critical gesture also turns back upon itself: if the mechanisms of the art market are called into question, the artist’s own work cannot escape the same scrutiny. The gesture is bold—and it may well be precisely this type of critical displacement that appeals to admirers of contemporary art.


Portraits in the basement


Placed within a broader perspective, the painting of Tomáš Jetela reveals a gradual evolution that increasingly distances it from portraiture in the strict sense. At the beginning of the 2010s, between 2011 and 2013, his work nevertheless focused almost exclusively on this genre. These early portraits already reveal a process of formal transformation: faces are altered, recomposed, sometimes distorted. This formal instability foreshadows the more complex experiments that characterise his practice today.


This evolution is also perceptible in the exhibition’s scenography. While some of the canvases displayed on the ground floor still retain a marked attention to the figure, it is above all in the gallery’s basement that this dimension unfolds fully. Eleven works extend and amplify this research, as if the lower level hosted a freer and more radical version of Jetela’s painting.


In these paintings, references extend far beyond the framework of academic art history and open onto popular imagery. In Black/White Mask, certain motifs appear to evoke the features of Freddie Highmore: a costume reminiscent of Charlie’s in Charlie and the Chocolate Factory combines with pointed ears that might evoke Arthur from Arthur and the Invisibles. This hybridisation produces an unstable figure, born from the sliding of one image into another. Such a reading remains open—perhaps even subjective—since Jetela’s painting cultivates the ambiguity of references and the multiplicity of interpretations.


This principle of transformation runs throughout his work. In several paintings, the influence of Francis Bacon becomes perceptible, particularly in the energy of the brushwork and in the way the figure seems to deform under the pressure of pictorial tensions. This is especially evident in Hunter of the Art of Wit, Player, and Old Photo. The image appears caught within a continuous movement of mutation, in which visual identities are constantly recomposed.


Paradoxically, these works remain relatively little contemplated. Few visitors seem to venture into the basement of the gallery where they are displayed. This is regrettable, for these canvases—executed with remarkable mastery—powerfully extend the formal investigations developed throughout the exhibition.


* * *


Through these unstable figures, these fragments of images and these overlapping references, the painting of Tomáš Jetela stages a genuine space of circulation for forms. Between the history of art, visual culture and collective memory, his images constantly transform under the spectator’s gaze, continually calling into question both the meaning of the work and the mechanisms of our perception. Yet when confronted with such unstable images, what do we truly see: the artist’s intentions, or the projections of our own visual memory? And to what extent does our gaze—shaped as much by the history of art as by popular imagination—participate in the very fabrication of these figures?


Frédéric Collinet

Art Critic

Paris, March 2026





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