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Ce que le silence donne à voir

4 sept.
4 min de lecture

Notes sur le vernissage d'« Icônes du silence », Vanities Gallery, 3 septembre 2026


Il y a des soirées où l'on comprend, à retardement, ce que l'on a réellement montré. Le vernissage d'« Icônes du silence », jeudi 3 septembre, au 17 rue Biscornet, fut de celles-là. Nous avions accroché une vingtaine de toiles de Xun Wu ; nous pensions présenter une peinture. Nous avons surtout, ce soir-là, éprouvé la justesse d'un pari : celui de croire qu'une œuvre chinoise contemporaine peut se tenir devant un public parisien sans autre viatique que sa propre densité, et être reçue comme telle.


Madame Zha Hui, Maître Xun Wu et Madame Shi Nan
Madame Zha Hui, Maître Xun Wu et Madame Shi Nan

La visite de Madame Shi Nan et de Madame Zha Hui, secrétaires du service culturel de l'Ambassade de la République Populaire de Chine en France, a donné à cette conviction une résonance particulière. Une galerie indépendante qui travaille depuis ses débuts avec des artistes émergents ou non représentés venus de Chine et d’Europe, sait ce que vaut ce genre de présence. Elle ne relève pas du protocole seul. Elle signifie qu'un travail patient — celui qui consiste à faire venir des œuvres, à les documenter, à en écrire, à leur construire un contexte de lecture en français — a été remarqué depuis l'institution qui, à Paris, veille sur les échanges culturels entre nos deux pays. Pour Vanities Gallery, c'est une reconnaissance ; pour Xun Wu, c'est la confirmation que sa peinture circule et qu'elle est lue.

 

Encore faut-il mesurer ce que Mesdames Nan et Hui sont venues regarder, car l'exposition n'a rien d'une vitrine complaisante. Xun Wu est docteur en esthétique, formé à Brera puis à Naples, et il dirige aujourd'hui le département d'Art transmédia à l'Université normale de Nanjing. Ses toiles sont entrées au Musée national de Chine et à la Centennial Tower de Singapour. Cette double formation — la Renaissance italienne d'un côté, l'iconographie bouddhique de l'autre — n'est pas chez lui un ornement biographique : elle est le lieu même du problème que sa peinture affronte.

 

Cette question, nous l’avons nommée, dans le texte qui accompagne l'exposition, d'après Aby Warburg : la Pathosformel. Ces formules gestuelles chargées d'intensité, que l'Occident s'est transmises de l'Antiquité à la Renaissance puis jusqu'à nous, survivent à leur contenu. Elles migrent, elles se déposent, elles réapparaissent dans des corps qui n'ont plus la même foi ni la même langue. Xun Wu les réactive dans une situation précise : celle où les dogmes fondateurs se sont retirés. Sa Pietà ne console pas ; son Expulsion d'Adam et Ève, hommage explicite à Masaccio, ne condamne pas. Ce qui demeure, c'est le geste — et le geste, privé de ce qui le justifiait, devient une question posée au spectateur plutôt qu'une leçon adressée au fidèle.

 

De là les trois variations que traverse l'accrochage : le corps de la dévotion, le corps genré contemporain, le corps de l'expulsion. La femme qui fume, le cadrage rapproché sur un bassin, la figure aux yeux bandés appartiennent au même régime que la Pietà : ce sont des corps devenus lieux de la question, et non supports d'une doctrine. L'effacement n'y est pas une coquetterie formelle, c'est une méthode. Xun Wu retire, atténue, laisse la matière manger le contour, jusqu'à ce que l'image cesse de vouloir dire pour se contenter d'être là. C'est en ce sens que j'écrivais que le silence n'est pas une absence : c'est le moment où l'image cesse d'expliquer.

 

Il y avait quelque chose de troublant, jeudi soir, à voir une représentante de la diplomatie culturelle s'arrêter devant cette peinture-là. La diplomatie est un art du langage ; elle vit de formules, de préséances, de mots pesés. La peinture de Xun Wu propose exactement l'inverse : ce qui subsiste quand le discours se retire. Or les deux, ce soir-là, se sont parfaitement entendus. Peut-être parce que l'un et l'autre savent que l'essentiel se joue dans ce qui n'est pas dit — que la confiance entre deux cultures ne se décrète pas davantage qu'une émotion ne se démontre, et qu'elle s'établit, comme une image, par présence plutôt que par démonstration.

 

C'est aussi pourquoi cette exposition n'avait pas besoin d'être présentée comme un « pont » ni comme un « dialogue », ces mots dont on use jusqu'à la corde. Xun Wu ne fait pas se rencontrer deux traditions comme on ferait se serrer la main à deux délégations. Il travaille depuis un point où Masaccio et l'iconographie bouddhique ne sont plus des héritages distincts mais une seule mémoire de formes, disponible, sans passeport. Ce que cette peinture démontre — et ce que la venue de Mesdames Nan et Hui ont, à leur manière, ratifié — c'est qu'un artiste chinois d'aujourd'hui n'a pas à choisir sa filiation : il en dispose.

 

Nous remercions Mesdames Shi Nan et Zha Hui de leur visite et de l'attention qu'elles ont portées aux œuvres, ainsi que l'ensemble des visiteurs venus nombreux partager ce moment.

 

 

Thierry Tessier



Exposition "Icône du Silence" de Wun Xu, jusqu'au 11 septembre 2026


17, rue Biscornet

75012 Paris

Du mardi au samedi

De 10h30 à 18h30 

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