ZHAO QICHAO OU L’EXPRESSION SILENCIEUSE DE LA MÉMOIRE - Par Éric Poindron
- vanitiesgallery
- 11 nov.
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 3 jours
Dans un monde saturé d’images instantanées, Zhao Qichao se tient à contre-courant. Né en 1963 dans la province chinoise du Heilongjiang et vivant aujourd’hui à Qingdao, cet artiste-photographe élabore une œuvre d’une précieuse lenteur, où chaque cliché devient un espace de méditation sur le temps, la foi et la mémoire. Héritier à la fois du regard humaniste de Sebastião Salgado et de la pensée contemplative de la tradition orientale, Zhao Qichao développe une poétique visuelle à la croisée du reportage et de la création photographique.

Son travail se situe dans un entre-deux fragile, ni pure observation, ni simple mise en scène. À travers les ruines, les temples et les paysages qu’il parcourt, de la Chine au Népal en passant par l’Éthiopie, il révèle la densité symbolique des lieux et la fragilité des traces humaines. Chez lui, la photographie n’est pas un outil de captation, mais un témoignage d’affirmation et de présence. Faisant fi du spectaculaire, elle s’imprègne du silence des pierres, de la lumière qui effleure les surfaces, de la lente respiration du monde.
Dans sa série Lalibela, réalisée en Éthiopie, Zhao Qichao explore la matérialité de la croyance et la foi comme une expérience du visible. Loin du reportage ethnographique, il s’attache à comprendre comment la foi peut être perceptible : à travers les gestes, les visages, les rituels. Zhao Qichao, conserve une distance respectueuse tout en cherchant à pénétrer l’intériorité spirituelle de la communauté.

Ses images, empreintes d’une grande sincérité, abolissent la frontière entre documentaire et contemplation. La lumière naturelle devient l’instrument d’une révélation silencieuse. Le regard ne cherche pas à expliquer mais à accueillir
Dans les séries Yu Xian et Le Qiantang Jiang, Zhao revient vers son propre territoire, comme la mémoire d’une terre intérieure qu’il reconnaît et qu’il repense. À travers la lenteur du grand format et la rigueur du noir et blanc, il fait de la photographie une langue du souvenir. Les villages fortifiés, les visages et les friches industrielles deviennent matière à réflexion sur la mémoire culturelle de la Chine.

Son approche et son exigence transforment la documentation du réel en un espace de contemplation. Le paysage chinois, vidé du tumulte, se fait métaphore du temps comme un lieu où la disparition devient beauté simple.
Dans Le Pays des Dieux, au Népal, Zhao Qichao poursuit son exploration du spirituel comme un souffle du sacré. Il ne cherche ni l’exotisme ni le pittoresque, mais cette juste distance intérieure où le visible et l’invisible se confondent. Ses photographies écoutent plus qu’elles ne décrivent. La lumière qui traverse les temples, la poussière suspendue, les gestes ordinaires deviennent autant de signes d’une continuité entre la vie et la foi. Le noir et blanc, une fois encore, suspend le temps. La photographie fait office de prière silencieuse.

L’exposition L’Éternité effacée à la Vanities Gallery, en novembre 2025, éclaire la position singulière de Zhao Qichao dans la photographie contemporaine. Proche de Sebastião Salgado par son humanisme et de Jeff Wall par sa construction intellectuelle de l’image, il s’en distingue pourtant par une économie de moyens et une pudeur formelle.
Ses images ne cherchent pas à sauver ce qui disparaît, mais à rendre visible la disparition elle-même.
Comme une poétique des traces, chaque photographie de Zhao est un point de rencontre entre l’Autrefois et le Maintenant. Dans les fissures, les brumes et les gestes anonymes, le passé affleure, non comme une nostalgie, mais comme une conscience du temps.
Cette philosophie de l’effacement fonde l’esthétique de Zhao Qichao : un art de la retenue, où la photographie devient lieu de réflexion et de méditation. Son œuvre nous invite à observer non pour voir, mais pour se souvenir.
Zhao Qichao incarne un regard rare dans la photographie contemporaine. En refusant le spectaculaire et la frénésie du monde visuel, il restitue à l’image sa fonction originelle : celle du témoignage qu’il combine à sa propre pensée. Ses paysages presque vivants, ses portraits et ses ruines ne racontent pas seulement la disparition du monde, ils en révèlent la respiration.

Dans le silence de ses images, il est possible d’entendre battre le cœur du temps et celui des hommes.
Le grand écrivain et discret Armel Guerne déclarait que « notre tâche est surtout de savoir quelle est notre heure dans le temps ».
En témoin discret et sacré, Zhao Qichao a su trouver son heure.
Éric Poindron est éditeur, écrivain et plasticien






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